Le 15/04/13 : derniers jours en Argentine

 

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La maison des parents s'est vue adjoindre tout un tas de gibbosités permettant aux enfants de construire de petits logements, au dessus, derrière, à côté. Des escaliers en ferrailles nous mènent chez Gustavo et Laura, et leur fils de huit ans Juan-Pablo. Sans vraiment plus attendre, nous sommes choyés, empanadas, pizzas et tourte arrivant jusqu'à satiété.

 

Juan-Pi est un grand fan de football, et le vendredi midi, nous allons le voir évoluer dans un gymnase du quartier. Il porte fièrement son maillot rayé noir et blanc, floqué du numéro 10. Les quelques gradins en béton sont occupés par les parents, et l'ambiance est surchauffée : cris et chants, comme pour des professionnels !

 

Week-end Pascal oblige, le soir nous assistons à la procession. Trois hommes portent leur croix et se font saucissonner sur le bois. La scène est jouée avec précision, costumes et paroles d’Évangile à l'appui. Gustavo, qui fête ses trente-quatre ans ce même jour, a loué une petite salle communale pour une repas entre amis et famille. Il est désolé de ne pas nous offrir la traditionnelle parilla (grillades) : interdiction formelle de manger de la viande le vendredi saint ! Pizzas et chips font donc office de repas d'anniversaire. Quelques saucisses attendent tout de même sagement minuit une pour être grillées. Un des frères, impatient, commence les hostilités avant l'heure convenue : nous lui sauvons la face en prétextant qu'avec le décalage horaire, en France, nous sommes déjà samedi !

 

Nous passons de bons moments tous ensemble, et nous avions prévu de partir en fin de matinée. Une petite crise de foie généralisée m'oblige à aller régurgiter un verre de bile derrière un arbre pendant les adieux, et comme Steph à la couleur d'un blanc de poulet, nous remontons illico nous coucher. Quelques matés plus tard, nous allons dans un parc, où ce coup-ci, ce sont les copains de Matt-Esteb qui retapissent le tourniquet du goûter en cours de digestion...

 

Dimanche matin, nous sommes d'attaque pour enfin nous extirper de la capitale. Le colectora nous évite le gros de la circulation, jusqu'à Zarate. Nous aimerions passer le pont qui enjambe le Rio Parana malgré l'heure tardive. Au péage, un policier nous arrête et appelle son chef. Ils nous annoncent qu'il nous est interdit de franchir l'ouvrage à vélo. Je m’enquiers de savoir pourquoi... Je veux bien obéir, si les raisons sont bonnes.

 

Agacés, le chef m'avise qu'il est strictement prohibé de rouler en bicyclette sur les routes nationales en Argentine et qu'il fallait que nous revenions demain. Il serait temps qu'on le sache, après trois mille kilomètres effectués et à une encablure de la frontière, et puis en quoi demain le problème serait-il changé ! Je le lui fait remarquer, ce qui ne manque pas de l'irrité un peu plus. Et puis il nous dit de dégager, que nous gênons la circulation dans cette file où il n'y a personne.

 

Bien. Le temps de retrouver nos esprits, deux cyclistes argentins qui reviennent de la pêche descendent du fameux pont, et à contre-sens qui plus est ! Je les intercepte, et me pointe devant le sous-fifre, les poings sur les hanches et aussi près que possible, cependant sans le toucher, c'est à dire que nos nombrils sont séparés de deux centimètres alors que nous nez le sont d'au moins dix. Ainsi posté, j'imagine lui montrer qu'il ne m'angoisse guère et qu'il n'a pas intérêt à m'entourlouper. Je lance alors : Et on fait quoi maintenant, en pointant les deux jeunes ?

 

Je le vois alors s’empourprer, et c'est rouge pivoine qu'il commence à me débiter tout un tas de mots, sûrement censés, jusqu'à ce qu'un morceau de son steak de midi, stocké au creux d'une prémolaire depuis son repas de midi, atterrisse entre mes deux yeux. Ainsi, sournoisement attaqué, je me vois dans l'obligation de battre en retraire d'un bon pas, pour éviter qu'un autre mastodonte de postillon ne vienne cette fois à me noyer pour de bon. Sur ce, le sbire en kaki termine sa tirade par un :

 

- Alors t'as compris, hein !

- Ben non, rien du tout, t'étais tout énervé... réponds-je calmement.

 

Le tutoiement m'a complètement échappé, ce n'était pas le moment, il est très mal vu ici, surtout envers les officiels.

 

- Ah, ça suffit maintenant ou je te mets en prison ! crie-t-il me montrant sans équivoque ses poignets serrés.

 

Pendant quelques secondes, je me suis imaginé dans une geôle en compagnie d'un acolyte d'infortune :

 

- Hola ! T'as fait quoi toi pour être enfermé ?

- J'ai volé un pomme, enfin, j'ai même pas réussi ! Et toi ?

- Ah ouai, c'est bête. Moi ? J'ai voulu passer un pont à vélo, et j'ai pas réussi non plus...

 

Ce qui m'a valu l'esquisse d'un sourire, que j'ai refréné aussi sec. J'ai pris congé poliment avant de retrouver Steph, qui avait garer le tandem derrière deux cônes délimitant le bord de la route. Un autre agent, plus pointilleux qu'un juge arbitre à Rolland Garros, l'a fait reculer deux fois, prétextant qu'elle mordait la ligne imaginaire.

 

Épiés du coin de l’œil, nous partons à la recherche d'un camion qui nous ferait franchir l'obstacle. Pour ce faire, je me poste aux barrières de péage. Je m'en fais exclure sous prétexte que c'est trop dangereux, notre ami au képi proposant d'arrêter les poids lourds deux cents mètres plus loin, alors qu'il n'y a plus de place pour se garer et qu'ils sont lancés... Finalement, Steph y retourne, bien décider à en découdre. Pas le temps, un double-essieu chargé de palettes nous fait grimper. Sur la plateau, nous ficelons notre fourbi et nous nous serrons, Matt-Esteb coincé entre nos épaules : il n'y a ni bords ni rien du tout pour nous empêcher de dégringoler.

 

En réalité, ce n'est pas un, mais une multitude de ponts qui enjambent le delta du fleuve. Cheveux au vents et le derrière tassé par chaque bosse, nous nous faisons déposer à une station service, où nous campons sur un grand terrain enherbé, parfait matelas pour nos lombaires et nos cervicales endoloris.

 

De Gualeguaychu, nous empruntons la ruta 2, jusqu'à ce que nous soyons arrêtés par une voiture de police...

 

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Commentaires

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  • AL (samedi, 20. avril 2013 15:20)

    As tu vérifié si le morceau de steak était bien du boeuf, parce qu'ici on a des doutes sur les origines de la viande.

  • PATONNE (jeudi, 18. avril 2013 09:05)

    Rencontrer des voisins à 10000km c'est trop fort, c'est bien vrai que la monde est petit. Chaque km parcouru est une aventure plus ou moins agréable, plus ou moins drôle c'est fabuleux, bonne
    continuation

  • Lyonnet Christian (mardi, 16. avril 2013 22:21)

    Au hasard de quelques coups de pédales vous avez croisé mon frère, ma belle soeur et mon filleul sur les belles routes d'Argentine. Par ricochet j'ai entendu parler de votre voyage et je prend
    beaucoup de plaisir à découvrir votre site. Bonne continuation et bonne route.

  • l'oeil du tigre (mardi, 16. avril 2013 00:40)

    gare aux postillons !!!
    le "danger" peut arriver de manière insolite ...
    quel bonheur de lire votre bonne humeur et de constater que votre humour est au moins aussi grand que votre courage ...un peu fou ...
    Bon vent , bonne route et gros bisous!

Retour en Argentine : La Patagonie, en route pour El Calafate

 

Une quinzaine de kilomètres de piste sépare les deux postes frontières, les deux pays n'ayant visiblement pas réussi à se mettre d'accord pour asphalter la portion. Nous retrouvons très vite la bonne humeur contagieuse argentine, avant de partir à l'assaut du néant de cette Patagonie sans limite.

 

Rien. Rien de rien ! Plaine infinie comme la représentation graphique d'une fonction qui suit une asymptote horizontale... Les maths me manquent, ça se voit ? Une mer de graminées basses, sèches, ou plutôt qui n'a jamais eu l'occasion d'être grasses, qui hésitent entre le jaunâtre et le brun. On sent bien que ce n'est pas le paradis du chloroplaste ! L'austérité nous entoure, de quoi vous refiler un spleen à la Baudelaire. L'ensemble n'est cependant pas dénuer de beauté. Une beauté sauvage, ascétique, naturelle, celle des grands espaces, hostiles à l'Homme, qui vous fait sentir grain de poussière à la merci des éléments. Et puis quand on regarde bien, on s'aperçoit que la vie est bien présente . Des petits rongeurs, puis des dizaines de guanacos et de nandous, parfaitement camouflés par leur fourrure ton sur ton. Presque invisibles, ils se fondent parfaitement dans cet univers. Nous aurions vraiment pu continuer de ne pas les voir sans l’œil attentif de Steph et notre vitesse, enfin vitesse n'est pas le mot approprié, disons notre allure, notre train de sénateur. En étant particulièrement attentif, on peut également voir des renards. Plus facile à distinguer, dans le ciel, des condors.

 

 

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Commentaires

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  • lina berkane (vendredi, 26. avril 2013 15:47)

    Bonjours vous allée klàùp^m*$

  • dudu (dimanche, 14. avril 2013 21:09)

    après les sommets et les descentes...voilà les 'rugissants" ! courage et bravo

  • Patone (samedi, 13. avril 2013 09:46)

    Contente de pouvoir de nouveau lire vos aventures, terre apparemment "hostile" toujours en "bagarre" avec les éléments naturels. j'imagine la tête des gens qui voient débarquer un couple avec un
    enfant en tandem !!!!! a bientôt pour la suite

  • AL (vendredi, 12. avril 2013 17:14)

    On reconnait votre casserole sur le chargement. Mais ou est le rat ?

  • zic (jeudi, 11. avril 2013 14:27)

    Ah, enfin des nouvelles ! Cet été, on achetera un ventilo pour renouveler l'expérience du pipi ;D... De grandes étendues désertiques, vous n'êtes pas genés par le voisinage ! Bises à vous 3