Publié le 09/12 (enfin !)

 

Ce coup-ci, je ne raconte pas le passage de frontière, histoire de changer un peu, même s'il fût, encore une fois, épique...

 

Nous sommes donc dans l'absolument mythique bande de Caprivi. Un nom qui, au même titre que les trois « K » - Katmandu, Kuta, Kaboul – ou que le triptyque Samarcande, Lhassa, Machu Pichu, redresse les poils des voyageurs en mal d'aventures. Bon d'accord, il y a six moins, je n'avais jamais entendu parlé de ce morceau de terre baptisé ainsi en l'honneur du Bundes-chancelier Leo Von Caprivi. Bout de terre hautement stratégique, puisqu'il permettait à la colonie allemande de rejoindre le fleuve Zambèze et l'océan indien.

Bout de terre tout droit et tout plat, et tout chaud, comme d'habitude me direz-vous. Certes, c'est l'Afrique, pas l’Antarctique.

Nous roulons l'un derrière l'autre, alternativement, afin de nous protéger du vent chacun notre tour. Ce sont toujours quelques watts d'économisés et autant de joules qui restent en stock quelque part dans quelque fibre musculaire. La glycogénolyse s'en trouve ralentit, et les réserves s'amenuisent moins vite. Ou plutôt, rien de tout cela... l'effort reste le même et c'est la vitesse moyenne qui s'en trouve accrue. Donc le temps passé sur la selle se réduit, ce qui bénéficie illico à nos popotins.

Celui qui est derrière essaie d'annoncer à l'autre au plus tôt l'arrivée des camions qui transportent différents minerais, histoire de ne pas être surpris par une bourrasque lors du dépassement, et de bien serrer à gauche. Ceci exige une grande souplesse de cou pour ne pas faire une embardée exagérée au moment de jeter un œil en arrière. Notre grand âge rend ce mouvement de plus en plus pénible au fil des années, peut-être devrions-nous investir dans cet instrument de haute technologie qu'on appelle rétroviseur !

Souvent, les plateaux ouverts des poids lourds sont chargés de quelques larges plaques de cuivre de plusieurs centaines de kilogrammes, qui viennent de Zambie et rejoignent le port namibien de Walvis Bay en direction de l'Empire du Milieu. Il faut bien que la main d’œuvre bon marché ait de la matière première pour confectionner tout un tas de trucs pour les occidentaux que nous sommes !

Les poids lourds en général gardent leur distance vis à vis de nos montures et font de larges écarts pour nous laisser le plus d'espace possible. Un, cependant, a la mauvaise idée de bloquer une roue à notre niveau, nous entourant d'un épais et nauséabond nuage de caoutchouc râpé par le bitume qui se dissipe bien plus difficilement qu'un élève polisson.

Pendant ce temps, la nature a décidé de nous présenter toute un panoplie d'insectes plus bizarres les uns que les autres et de toutes tailles. Du petit machin à peine visible au supercoptère produisant un barouf du tonnerre en volant. Si la plupart semblent inoffensifs, certains ont une envie certaine de goûter à nos sucs, plasmas, plaquettes ou globules par l'intermédiaire de dards, de mandibules ou autres dispositifs plus ingénieux les uns que les autres. Mouches et moucherons prennent également parfois place sur le casque, le guidon ou nos nez pour parcourir de petites distances à moindre effort.

En fin d'après-midi nous nous mettons à la recherche d'un bivouac, près d'habitations histoire de nous pourvoir en eau pour la soirée et la journée d'après. Nous passons devant une remorque qui sert de corbillard et qui a visiblement effectué quelques tonneaux. Du petit bois est éparpillé de partout et aussi ce qui semble être le haut d'un cercueil. Celui-là n'a pas eu un passage facilité dans l'au-delà. Le double essieu a également laissé de côté la rectitude de ses lignes et a opté pour un début de sinusoïde ; quant aux pneus, ils ont pris la tangente, seuls quelques lambeaux sont encore visibles sur les jantes.

Nous quittons la route et poussons les vélos qui s'enfoncent dans le sable. Les pneus disparaissent sous les grains de silice, ce qui nous demande pas mal d'efforts pour amener nos montures lourdement chargées vers un gros arbre susceptible de nous fournir une ombre bienfaisante.

La famille nous donne son accord pour bivouaquer ; nous installons la bâche pour que les enfants puissent s'amuser avec leurs petites voitures. Je m'allonge sur le dos, les filets mignons confortablement calés dans le sable, un vrai matelas à mémoire de forme.

Des bruits de pétanque, de carreaux plus exactement, se font entendre. Bing, bang, ça n'arrête pas ! Mais d'où ça vient !?! J'ai beau regarder de partout, pas une boule, point d'acier, juste le son des chocs. Tant pis, je retourne à ma sieste. Avant de sombrer totalement, je réalise que les bruits viennent en fait des bogues des acacias qui éclatent et éparpillent ainsi les graines de partout sur le sol. Et ça n'arrête pas ! Dans tous les sens ! Telle une planche à clou de fakir, les branches dévient bogues et graines, rendant les trajectoires chaotiques, jusqu'à ce que l'une d'elle finisse sa course au milieu de mon front. C'est raté pour la sieste !

Une dame un peu saoule passe et demande un dollar à Gigi, qui lui répond yes ! avec un grand sourire. Elle continue son chemin titubant et marmonnant je ne sais quoi.

Puis un jeune arrive. Il semble être l'homme à tout faire de la famille. Il est au four et au moulin – au sens propre comme au figuré – sa maman semblant être fatiguée par les années à rôtir sous le soleil tropicalo-équatorial, et les enfants qui courent joyeusement dans les environs sont encore un peu jeunes pour être totalement autonomes.

Nous discutons. Et quand on discute avec un inconnu, les premiers sujets de conversation sont souvent les mêmes : la pluie (surtout ici!) et le beau temps (surtout ici!), notre trajet, et le sport. Même si je pense mon interlocuteur beaucoup trop jeune pour avoir pu assister à ses exploits, j'évoque les médailles mondiales et olympiques de l'athlète Frankie Fredericks, qui a été pour moi, il me semble, la raison des premières fois où j'ai entendu le mot Namibie au début des années 90. Il me répond qu'il s'en souvient très bien, ce qui m'amène à lui demander son âge... Et là, stupeur, il a trente-cinq ans alors que je lui en donnais vingt-cinq grand maximum. Difficile d'évaluer des âges... En retour, il me donne vingt ans, ce qui ne manque pas de me satisfaire.

Nous évoquons la difficulté de vivre ici. Rien ne pousse à part ces acacias et leurs graines inutilisables. La rivière Kavango étant à sept kilomètres en contre bas, il est impossible d'irriguer et les gens doivent attendre, patiemment, qu'il pleuve. Si pas de pluie, pas de récolte. Pour ne pas mettre nos nouveaux amis dans l'embarras de devoir nous préparer un repas et ainsi les priver d'une nourriture si difficile à produire et obtenir, nous nous écartons avant l'heure du dîner, et revenons plus tard pour papoter durant la soirée. Ce n'est pas comme au Malawi ou en Zambie où les gens vivent aussi dans une grande pauvreté financière mais ont quand même de quoi garnir copieusement leurs assiettes profitant d'un climat plus favorable et d'accès à l'eau plus aisés. Malgré les difficultés, jamais nous les entendrons se plaindre, de quoi que ce soit.

 

La journée suivante, le thermomètre monte rapidement, jusque quarante-et-un degrés ; ajoutés au vent de face, cela donne une matinée contre-productive et nous n'avons couvert que vingt-cinq kilomètres à midi. A chaque fois que nous devons nous accroupir ou nous baisser, le fait de nous relever provoque des chutes de tension qui nous font voir momentanément des étoiles tout en obscurcissant notre vision. Rideau ! Ce sont alors nos guidons qui nous tiennent : le casque posé sur la potence, les mains sur les poignées et les deux pieds au sol, le temps que les artères arrivent à nouveau à irriguer l'intégralité de notre cerveau.

Non sans mal, nous arrivons à un petit hameau de quelques maisons et nous achetons deux briques de jus de fruit ingurgitées goulûment en quelques dizaines de secondes. Des dames, à l'ombre des épines des acacias vendent de grosses oranges. Des oranges ? Bizarre, c'est pas la saison ! A y regarder de plus près, effectivement, ce ne sont pas des oranges. Un dollar namibien pièce – soit six centimes d'euros – nous ne prenons pas de gros risques.

Une frappe chirurgicale d'Opinel à l'équateur du fruit pour en découvrir ses entrailles, et nous nous retrouvons avec deux hémisphères, dégoulinant les deux ou trois millilitres de jus qu'il contient, remplis... de noyaux. Une fois en bouche, impossible de les croquer – ils sont comme des noyaux de prune – et impossible ou presque de détacher le peu de chair marron qui y est accrochée telle une arapède à son rocher.

La vendeuse devrait être de bon conseil... Elle nous montre comment faire : elle attrape un chapelet de noyaux et les gobe d'un coup ! Tout rond ! Nous n'en croyons pas nos yeux et nous sentons bien incapables d'en faire autant. Et puis nous n'en voyons pas bien l'utilité non plus, à part celle de torturer notre tube digestif sur qui nous avons pu compter et qui ne nous a pas déçu depuis quelques mois. Nous en restons en rognage terriblement peu efficace des graines, essayant d'en prélever quelques fibres, qui s'avèrent néanmoins assez goûtues.

Nous demandons à camper derrière la boutique, requête refusée catégoriquement, on veut nous envoyer au lodge, à quelques kilomètres. Nous expliquons que nous ne pouvons pas jeter l'argent par les fenêtres et nous remontons sur nos vélos, pour des terres plus hospitalières. La dame nous fait cependant signe de patienter, et nous accompagne, à pied, juste après, là. Le pas n'étant pas exagérément rapide, après un kilomètre et demi, je lui propose de monter sur le tandem. Gigi à l'avant du VTT de Steph'', Matt-Esteb'' dans la remorque, la vélocité s'en trouve tout de même améliorée.

La dame, hésitante au départ, est contente de la balade. Par contre, elle pédale à l'envers et je n'arrive pas à lui faire comprendre qu'il faut qu'elle appuie sur les pédales. C'est sûr, dans l'autre sens, c'est plus facile, et puis de toute manière, ça avance quand même !

Nous devons maintenant quitter la route et rouler dans le sable. Trop profond, la petite roue avant du tandem s’ensevelit et donne un sacré coup d'arrêt à la monture. Il me faut rattraper la dame par le col pour ne pas qu'elle fasse un vol plané par delà la poutre.

Nous bataillons fermes à désensabler nos vélos sur cent cinquante ou deux cents mètres. Après une journée difficile, c'est assez pénible. En fait, la dame nous emmène chez elle. Une petite porte en tôle sert à terminer la clôture faite de longs bois. Trop étroite, il nous faut encore faire le tour de la palissade jusqu'à une autre porte en tôle, un peu plus grande. Las, nous commençons à nous installer, quand Gigi demande pour la grosse commission. Dans ce coin du pays, pas de toilettes, c'est le bush pour tout le monde !

Un ado me montre une direction dans laquelle on trouve quelques touffes d'arbustes pour le minimum d'intimité. Gigi ne voulant pas marcher dans cette épaisseur de sable, je le charge sur mes épaules. Il ne me manquait plus qu'à faire le sherpa dans ce terrain meuble...

Nous nous éloignons, non sans peine. Le tout, finalement, pour un petit pipi seulement ! Faites des gosses !

Nous passons la soirée avec la dame et sa famille, à essayer de passer outre les problèmes de communication. L'anglais est moins courant, et les langues locales changent trop rapidement pour nous permettre de les apprendre en cours de route. Ce qui ne nous empêche pas de passer un agréable moment autour du traditionnel porridge de maïs.

Commentaires

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  • Patonne (samedi, 23. décembre 2017 16:34)

    On pense à vous à la veille de Noël, on vous le souhaite très bon, sans doute d'un autre genre, mais certainement en bonne compagnie. bisous à tous les 4 et prenez soin de vous

  • Daniel Duvergne (mardi, 19. décembre 2017 13:19)

    ¿hola, qué tal ?...on voit que le moral est bon...l'humour qui va avec comme l'investissement dans un objet high tech qu'est le rétroviseur !!

  • Patonne (vendredi, 15. décembre 2017 16:07)

    Quel plaisir d'avoir de vos nouvelles et de découvrir une petite partie de votre aventure qui nous fait sourire et rire, ce qui ne doit pas être le cas pour vous à chaque instant. Que de rencontres d'un autre monde. Bonne continuation et bon noël en Afrique et j 'espère en bonne compagnie. Prenez soin de vous. Bisous à tous les 4

  • l'oeil du tigre (dimanche, 10. décembre 2017 16:52)

    Comme à chaque fois, un récit qui ne manque pas de piment pour traduire des situations( peut-être) pas toujours ...drôles !!!
    et , qui, pourtant, nous font sourire et rire en plus de trembler...
    Bonne continuation, prenez bien, bien, soin de vous.
    Bisous et pensées pour vous accompagner .

  • zarfa (dimanche, 10. décembre 2017 10:22)

    Toujours plein d'humour !
    Nous sommes bien heureux de partager par procuration - un peu de - vos aventures. Continuez à être prudents et.. à boire.
    Bises à vous quatre.

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  • AL (vendredi, 08. décembre 2017 19:36)

    AL chouettes les photos !!
    GIGI dans la bassine en plastique, on y sera tous passé mais pas au même endroit, même si certains d'entre nous l'on tout de même vécu en Afrique...du nord...

  • l'oeil du tigre (samedi, 11. novembre 2017 16:25)

    Extraordinaires regards !!!
    Magnifique scène.
    Bravo pour avoir pu et su saisir cet instant magique.

  • Marie Piemontese (jeudi, 09. novembre 2017 17:18)

    C'est magnifique ! Vous avez vraiment de la chance de voir ça !! On pense à vous, les cousins.
    Marie et Nara

  • Patone (vendredi, 03. novembre 2017 17:48)

    Magnifique photos. que dire d'autres.....
    bon vous avez l air en forme c'est plutôt rassurant, malgré l'épisode du doigt !!! c'tait avant ou après ? prenez soin de vous

  • L'oeil du tigre (jeudi, 02. novembre 2017 14:19)

    On est embarqués!!!
    Magique!
    Bravo !