Publié le 02/11 :

 

Quelques jours que nous roulons dans la chaleur au Botswana, et nous prenons la direction de Mosetse. Sur la route, Gigi, dans sa remorque, est secoué alors que nous passons des « das d'ône », comprenez des « dos d'âne », qui imposent aux conducteurs de lever le pied avant de traverser villes et villages.

Alors que nous perdons en altitude, nous subissons une attaque en règle de mouches tsé-tsé. Un véritable Pearl-Harbor d'arthropode qui arrivent en traître, de tous les côtés. Un assaut aussi impromptu qu'inattendu. Panique à bord, nous nous tartons mutuellement et nous-mêmes avec véhémence pour faire fuir les gros insectes avant qu'ils ne nous piquent. La bataille est en phase d'être perdue, ils reviennent sans cesse et avec détermination. Bing, une baffe sur le mollet, paf, une sur l'épaule de Matt-Esteb, les gifles fusent dans une effusion d’onomatopées évocatrices. Nous écrasons les leviers de frein et nous garons en catastrophe sur le bas-côté. Steph extirpe, après un peu d'archéologie dans sa sacoche avant, un flacon de répulsif et s'asperge illico. Elle me lance le précieux flacon et je pschite abondamment Matt-Esteb qui ferme les yeux pour éviter les brûlures. A mon tour ensuite de profiter des bienfaits de la chimie et de voir les bestioles garder une distance plus convenable pour nos pores et épidermes. Nous imbibons également nos brailles (NDM : vêtements, en gaga, le parler stéphanois ; braille ayant été choisi pour une jolie rime...), sans quoi les bestioles s'y posent et tentent de piquer au travers des mailles.

Le dénivelé est négatif et le vent favorable, alors c'est sans trop d'efforts que nous arrivons à Mosetse, dont la proximité avec « mouche tsé-tsé » n'aura échappé à personne. Le soleil écrase les alentours de ses puissants rayons, qui arrivent ici et à cette période de l'année, presque verticalement. Il n'y a pas d'ombre, même pas celle produite par nos corps. La luminosité est intense et l’albédo du sable rend pénible toute tentative d'enlever ses lunettes de soleil, alors que je me fais habituellement un point d'honneur de les ôter pour saluer les gens que je rencontre.

Nous calons les vélos le plus près possible du mur d'un restaurant, pour éviter que nos bagages finissent pas fondre.

Je rentre dans le petit boui-boui. Le temps que mes pupilles, jusqu'alors fermées de manière à ne laisser passer les rayons qu'un par un, se dilatent et que ma rétine se débarrasse de la persistance des images imprimées par le feu solaire, je me retrouve face à un monsieur le visage fendu en deux à l'horizontal par un immense sourire. Je ne saurais vraiment expliqué ce moment étrange, nous nous tombons dans les bras comme si nous nous connaissions depuis Mathusalem sans pour autant s'être revus depuis des lustres. Nous nous congratulons, nous empoignons à la manière locale, c'est à dire en se serrant la main normalement, puis par les pouces, puis à nouveau normalement. Nous passons ensuite à table, du pap – c'est ainsi que le nsima est dénommé au Botswana – et du bœuf bouilli qui a mijoté des heures dans une marmite, ce qui a permis de le rendre tendre au possible. Un bon repas, agrémenté de boissons, sinon fraîches, pas trop chaudes. Au passage nous apprenons qu'il ne devrait pas y avoir de tsé-tsé dans le coin, c'étaient peut-être de gros taons.

Nous passons un agréable moment, à l'ombre à défaut d'être au frais. Pendant notre pause, nous voyons des passants venant demander un verre d'eau tellement on se déshydrate rapidement.

L'heure de la séparation avec mon vieux pote approche, et même si le mercure n'a pas daigné descendre, nous remontons sur les vélos : si nous voulons arriver à Etosha en Namibie avant la saison des pluies, nous ne pouvons trop bayer au corneille en chemin.

Une heure plus tard peut-être, nous faisons un stop dans une station service, à la recherche d'eau réfrigérée. Des badauds viennent papoter, attirés par notre attirail.

Matt-Esteb descend du tandem et commence à jouer avec la roue avant, à la faire tourner dans le vide, puisque le vélo est sur la béquille. Ma mise en garde tombe aux oubliettes, et tandis que je suis accaparé par un pot de colle qui me bombarde de questions, mon regard est invité à suivre la trajectoire parabolique de gouttelettes de sang, propulsées par le tranchant du disque de frein. Rapidement, mes yeux font le chemin inverse, qui mène tout droit à l'index de mon fils, qui, pour l'instant, ne se rend compte de rien. Nos prunelles se rencontrent, il réalise, et je peux lire dans les siennes, de la peur doublée d'une sorte de « oh non, mais qu'ai-je donc fait !? ». En plus des perles d'hémoglobine qui continuent leur trajectoire profitant de l'effet centrifuge provoqué par la rotation du disque, sa mimine s'en trouve recouverte, il y en a partout. Pimpompin, Steph cale son VTT contre un mur et faire asseoir Matt-Esteb, réflexe de prof qui veut éviter le sur-incident en cas de chute de tension ou de malaise vagal. Je sors de la sacoche avant la trousse à pharmacie. Bandage, strips, bétadine, ciseaux, compresses, j'attrape au passage un fond de gel hydro-alcoolique histoire de ne pas contaminer tout de suite ce qui deviendra le pansement. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, j'en ai étalé de partout.

Pendant ce temps, Gigi, qui dormait dans sa remorque, se réveille, sentant probablement une certaine agitation autour de lui. Il embraye directement sur des pleurs voyant son frère faire de même. C'est pas la panique à bord, mais je me serais bien passé de mon pot de col qui enjambe le tandem et qui pose sur sa tête mon casque dégoulinant de transpiration. A l'envers par dessus le marché. Voilà le tableau : le petit qui pleure dans sa remorque, le grand le doigt coupé, Steph qui serre la plaie avec un compresse stérile et moi qui prépare activement les strips à poser, consterné par la vue de ce type sur mon vélo, mon casque sur sa caboche, la visière côté nuque, et le serrage occipital sur le front. Sans compter qu'il continue à me questionner et à me demander s'il peut prendre des photos...

Remis, chacun, de nos émotions, nous trouvons refuge pour la nuit dans une école secondaire de huit cent cinquante élèves, dont cinq cent cinquante internes, qui reçoit pas mal de réfugies, notamment des Érythréens.

 

On s'en tiendra là pour le Botswana... Le reste... pour plus tard !

 

 

Commentaires

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  • AL (vendredi, 08. décembre 2017 19:29)

    L'aventure de MER me ramène 40 ans en arrière quand enfant nous faisions tourner les roues des vélos posés à l'envers. Pas de frein à disque pouvant couper à l'époque mais les doigts pris entre la chaine et les dents des plateaux. Quelques goutes de sang qu'on pouvaient suivre à la trace sur les marches de la cage d'escalier jusqu'à l'appartement...

  • Ingrid (vendredi, 01. décembre 2017 23:16)

    Un petit coucou sous la neige ! J'espère que tout se passe bien !

  • Patone (vendredi, 03. novembre 2017 17:53)

    Que d'émotions....les photos sont magnifiques mais ne laissent pas présager de ce qui se passe vraiment et là c'est frissons garantis... j 'espère que le doigt de M.E. vas bien maintenant.... malgré tout aussi de belles rencontres. Les sourires des enfants sont rassurants . bonne continuation et prenez soin de vous.

  • L'oeil du tigre (jeudi, 02. novembre 2017 14:09)

    Saisissant de réalisme!
    On y est ! Et...pourtant on aurait aimer s'en passer...
    Bon comme justement " c'est passé " ...
    Mais que d'émotions !
    Bravo pour la réactivité et l'efficacité.
    L'aventure !
    Super photos .
    Prenez bien soin de vous.
    Bisous et pensées ❤

Publié le 17/10 :

 

Après une nuit à l'école primaire de Plumtree, nous parcourons les quelques kilomètres qui nous séparent de la frontière avec le Botswana. Les douaniers zimbabwéens sont davantage intéressés par nos vélos que par nos passeports qui attendent un coup de tampon. Un peu de patience nous permet de nous mettre en règle avant d'avancer jusqu'au poste occupé par les agents du service public du Botswana.

 

A la sortie du pays, il nous faut tout de même argumenter, le militaire s'occupant de lever la barrière nous demandant des papiers de laisser-passer que nous n'avons pas, puisque nos vélos ne sont pas immatriculés. C'est l'arlésienne tout de même cette histoire là. A chaque fois, c'est la même chose, un running gag un peu usant. Et comme nous n'avons pas envie de rebrousser chemin et de refaire la queue inutilement pour un vain papier alors que de surcroît un bus vient de déposer une quarantaine de personnes, nous usons de tout un tas d'arguments plus ou moins convaincants jusqu'à ce que l'un d'eux fasse mouche, ou que notre interlocuteur en ait assez. De toute manière, nous laisser filer ne changera pas la face du monde pense-t-il peut-être.

Le soleil est déjà bien haut, et les rayons du soleil nous cuisent à petit feu. Devant l'énorme bâtiment en brique rouge, nous bataillons à trouver l'entrée et de l'ombre pour nos montures et les bouteilles d'eau que nous espérons garder, sinon fraîches, pas trop chaudes.

Les traditionnels feuillets sont à remplir, sans stylo disponible, évidemment. Toutes les informations sont déjà sur les passeports qui sont scannés à chaque passage de frontière, je me demande bien ce que l'administration peut faire de cette montagne de paperasse.

La dame qui s'occupe de nous marmonne des trucs inaudibles ; j'ai beau coller mon oreille à l'hygiaphone, rien n'y fait.

« Les papiers du vélo ?  Comment dites-vous ? Le capuchon du stylo ? Si j'ai pas trop chaud ? Si c'est mon anniversaire ? Parlez par les petits trous s'il vous plaît, je ne comprends pas... Ah ! Les certificats de naissance des enfants ! Attendez. Voici. »

Steph'' me fait passer des photocopies chiffonnées, après plus de deux mille kilomètres dans les sacoches, de papiers griffonnés à la main par une efficace et sympathique employée de mairie de Firminy. L'intérêt de ce genre de document reste pour moi, là encore, un grand mystère. Il n'y a pas plus facile à falsifier, d'autant que nous ne présentons pas les originaux.

La bonne nouvelle du jour, c'est qu'on ne nous a pas demandé les trente dollars de la taxe qui semble avoir été mise en place, il y a quelques mois seulement, pour entrer dans le pays. Nous ne traînons pas trop, au cas où ce serait un oubli et filons tout droit, jusqu'à la dernière barrière où nous sommes attendus de pied ferme par trois fonctionnaires qui ont l'air bien sérieux.

On me demande de me garer, et je m'exécute. Je descends à gauche parce que, ben parce que je descends à gauche, je suis toujours descendu à gauche de mes vélos, et mon cerveau est conditionné, voilà tout. Et je ne pensais, à vrai dire, que ce puisse être un problème. Le monsieur en uniforme me prie de passer par la droite. Trop tard, j'ai déjà mis un pied au sol. Je continue mon mouvement, et il insiste, je dois passer par la droite. Il en rajoute une couche. Hé, deux minutes ! Je me demande si Gulliver ne va pas débarquer avec l'histoire des œufs à la coque à manger par le petit bout ou lieu du gros. Bref, je vois mon militaire tout en colère, et qui m'ordonne une dernière fois de passer par tribord. Sauf que, les lois de la physique étant ce qu'elles sont, maintenant que j'ai les deux pieds au sol, il me faut mettre la béquille, sous peine de voir choir mon fidèle destrier. Et même si je ne traîne pas, pour au plus vite obéir à l'ordre, il a suffisamment le temps de s'agacer et de me répéter encore trois fois de passer à droite.

Il fait le tour du vélo et découvre dans les filets à l'extérieur d'une sacoche, des bananes. Et même trois oranges ! Je sais qu'on n'a pas le droit de passer de la viande ou des produits laitiers par delà les frontières, mais quid des fruits ? Peut-être s'imagine-t-il qu'on va les mettre à la poubelle ou encore lui donner, puisqu'ils seraient interdits ? Et ben non. Matt-Esteb'' en avale une et Stéph'' et moi nous partageons les six ou sept dernières, ainsi que les oranges. L'homme se détourne alors de nous, et l'inspection se fait plus légère. Gigi pointe le bout de son nez, et comme par magie, ses deux collègues féminines tombent sous le charme du « bébé », et nous sommes invités à passer.

 

Nous voilà enfin libres de circuler à peu près à notre guise au Botswana. Terminé la paperasse, il me reste à trouver un moyen de récupérer quelques Pulas – la monnaie locale qui signifie « pluie » - en attendant de trouver un distributeur automatique de billets dans une ville d'ici quelques jours.

Pas de changeur à la sauvette, seulement un algéco occupé par Western Union. Je présente les soixante dollars récupérés auprès du Canadien à Victoria Falls. La dame les refuse, prétextant qu'ils sont en trop mauvais état ! Je la soupçonne également d'avoir vu que je dissimulais un billet de vingt tout neuf. Quelque peu vexé, je m'en retourne, elle ne fera pas sa commission avec nous.

Je ressors bien embêté. Je n'ai pas de devise locale, et il nous faudra bien trois jours pour arriver à un DAB. Je n'ai pas beaucoup d'autres solutions que de retourner voir la dame... A moins que.

Je vais à la rencontre d'un policier qui fait le pied de grue sous un soleil qui plombe, et lui demande s'il ne connaîtrait pas quelqu'un qui... Il soupire et me regarde avec un sourire mi-stupéfait, mi-réprobateur. Il commence à prononcer tout bas quelques mots quand je me fais attraper par le coude par un autre homme qui se marre :

« Alors toi tu demandes au flic où tu peux changer de l'argent au noir ? Tu sais que c'est interdit !? »

Élémentaire, il est vrai... ce qui ne manque pas de me faire partager son fou-rire.

Il me conduit vers un petit groupe de dames, qui me font monter dans un minibus en partance pour Francistown. Elles me glissent :

« C'est interdit de changer de l'argent dans la rue !

- Ah ? Et c'est autorisé dans un minibus ?

- Mais non ! Mais c'est privé, et puis on sera à l’abri »

De toute manière, le policier connaît bien mes attentions.

« Bon, vous me faites un bon tarif hein !

- T'inquiète. Combien tu veux ? ».

Elle me propose 9,5 pulas pour un dollar, alors que j'en espère 10. J'essaie de négocier le taux, et elle me répond : « la prochaine fois », ce qui ne manque pas, pour le coup, de me faire éclater de rire, puisque c'est ce exactement ce que je réponds aux quémandeurs de toutes sortes.

Après toutes ces heures de perdues, nous gagnons un village écrasé par la chaleur. En route, on nous donne une bouteille de deux litres d'eau glacée. Nous plantons la tente sous un épineux au milieu des crottes de zébus, qui ont dû également apprécié l'ombre (les zébus, pas les crottes!) les jours précédents.

Pendant que nous sortons sardines et arceaux, une voiture s'arrête. En descendent quatre pieux femmes et hommes, de l'église adventiste du septième jour. Après quelques échanges, ils nous proposent de prier afin que les anges nous accompagnent jusqu'où on veut aller. Sic ! Pourquoi pas après tout...

Peu après, une voisine, très pieuse également, nous invite à déplacer la tente dans son terrain clôturé. Pas pour nous, mais à cause des enfants. Si jamais il devait leur arriver quelque chose ce soir là, elle s'en voudrait toute sa vie en se demandant pourquoi elle n'a pas proposé avant. Et puis de toute manière, nous sommes tous des créatures du seigneur.

 

Commentaires

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  • Ingrid (vendredi, 27. octobre 2017 12:11)

    Les photos de Namibie sont juste ha-llu-ci-nantes !!

  • Ingrid (vendredi, 27. octobre 2017 12:08)

    Coucou ! Petite pensée de vacances scolaires ;-)
    Bonne route ! Bises

  • L'oeil du tigre (jeudi, 19. octobre 2017 23:00)

    On balance comme toujours entre fou rire et petits frissons...votre humour "innocent" est très efficace et c'est tant mieux, ajouté aux minois craquants des enfants...
    Bonne route et prenez bien soin de vous !
    L'aventure vous réussit , en témoigne la jolie photo de famille.
    Bisous et pensées ❤

  • AL (jeudi, 19. octobre 2017 21:36)

    J'espère que vous avez remercier ce "dieu" qui vous a permis de dormir dans de bonnes conditions...

  • Patone (mercredi, 18. octobre 2017 13:11)

    ah, ces passages de frontière...
    Fernand Raynaud en aurait fait de bons scketch!!!! mais les enfants çà aident Gigi semble avoir beaucoup de charme!!!!très belle photo de famille...bonne continuation et prenez soin de vous.

  • L'oeil du tigre (lundi, 09. octobre 2017 16:07)

    Super technique Gigi !
    Pédalage bon train "enlevé" pour tous, sur une...route/piste/... improbable !
    Bravo pour ce joyeux équipage qui nous touche au coeur .
    BISOUS +++×

  • Ingrid (dimanche, 08. octobre 2017 12:50)

    Photos de dingue... Admirées en buvant un café, un dimanche matin plutôt frisquet quelque part en Haute-Loire, c'est le dépaysement garanti.
    Des pensées positives envoyées à travers le globe, qui sauront, à coup sûr, vous trouver sur vos vélos ! Bises !

  • Patone (dimanche, 08. octobre 2017 09:53)

    C'est tout droit. go go bravo les pédaleurs

  • zarfa (samedi, 07. octobre 2017 23:38)

    Surprenant de voir une route pavée dans un tel paysage...
    Bel effet la fin de la vidéo !
    Et n'oublions pas les magnifiques photos !